dacre-stokerComme je suis un Stoker, personne ne s’étonnera de mon intérêt constant pour l’oeuvre de mon ancêtre Bram, dont je suis l’arrière-petit-neveu. Quand j’étais étudiant, j’ai d’ailleurs rédigé un essai sur l’oeuvre de mon arrière-grand-oncle, dans lequel je tentais d’analyser ses diverses sources d’inspiration pour la rédaction de Dracula. Mes recherches m’ouvrirent alors les yeux sur l’histoire de l’ouvrage, dont la publication a pris une tournure dramatique pour ma famille.

Bram Stoker s’est éteint bien avant que Dracula ne connaisse la popularité que l’on sait. À sa mort, le roman s’était si peu vendu que Florence, sa veuve, pensait ne jamais tirer le moindre profit des sept ans que Bram avait « gâchés » en travaillant sur le projet. Les autres livres de son défunt mari (oeuvres de fiction ou documents) étant épuisés, Florence croyait finir ses jours avec de très faibles revenus.

Il fallut attendre dix ans après le décès de Bram pour que son imagination d’écrivain trouve enfin un écho favorable auprès du public. L’engouement naissant pour le fantastique et les récits de vampires parvint à faire décoller les ventes de Dracula. Et Bram se vit donc attribuer, à titre posthume, la paternité du roman d’épouvante moderne.

En 1922, Florence découvrit qu’un film adapté de l’ouvrage de Bram venait d’être produit sans son consentement. Ayant hérité des droits d’auteur de son mari, elle n’aurait pas dû être dépossédée dans cette version cinématographique ni dans toute autre à venir, d’autant qu’elle était financièrement dépendante du succès de Dracula.

Florence engagea donc des poursuites judiciaires à l’encontre de la société allemande Prana Films pour nonrespect des droits d’auteur et adaptation illicite de l’œuvre Dracula sous une forme cinématographique ayant pour titre Nosferatu. L’affaire se révéla d’une grande complexité et le jugement fit l’objet de nombreux appels sur une période de trois ans et demi. Mon arrière-grand-tante obtint finalement gain de cause en 1925… mais découvrit dans la foulée que la société Prana Films était en faillite. Si bien que Florence fut certes remboursée de ses frais de justice, mais ne reçut jamais les moindres dommages et intérêts.

À l’issue de ce cauchemar juridique, elle put toutefois se satisfaire de la décision du juge ordonnant la destruction de toutes les copies du film Nosferatu… ou du moins le pensait-elle. Pour sa plus grande consternation, Florence ne tarda pas à apprendre qu’un exemplaire du film avait survécu, lequel fut projeté à Londres en 1928, puis aux États-Unis l’année suivante. La nouvelle la contraria tellement qu’elle abandonna le combat… en tout cas pour cette adaptation cinématographique.

Florence s’employa néanmoins à faire valoir son droit moral et apporta sa contribution à des adaptations théâtrales du Dracula de Bram au Royaume-Uni. Plus tard, elle perçut un pourcentage sur la vente des droits d’adaptation cinématographique aux Studios Universal en 1930, mais les versements tardèrent à arriver.

Après l’accord signé avec Universal, il apparut que, pour une raison quelconque, Bram n’avait pas respecté une formalité mineure requise par le Bureau américain des droits d’auteur… ce qui signifiait que depuis 1899 Dracula était tombé dans le domaine public aux États-Unis. Florence allait donc devoir se satisfaire uniquement des royalties britanniques, alors que Hollywood, et n’importe quel individu ou société vivant sur le territoire de l’oncle Sam étaient libres d’utiliser comme bon leur semblait l’histoire et les personnages de Bram. Tant et si bien qu’on ne sollicita plus jamais la contribution ou l’approbation de la famille Stoker pour les centaines d’adaptations de Dracula qui virent le jour dans le siècle suivant.

Ayant grandi en Amérique du Nord, j’ai pu être le témoin privilégié des effets dévastateurs de toute cette affaire de copyright sur ma famille. La génération de mon père ne voulait pas entendre parler de Hollywood et de Dracula… hormis l’oeuvre originale de Bram, bien sûr. Je trouvais inconcevable que ma famille ne puisse exercer le moindre contrôle sur le patrimoine littéraire de mon arrière-grand-oncle, ni revendiquer la paternité du personnage de Dracula, compte tenu de sa place de plus en plus prépondérante dans la culture populaire. Malheureusement, j’ignorais comment renverser la situation.

La chance me sourit bien des années plus tard, lorsque je fis une rencontre capitale en la personne de Ian Holt. Ian est un scénariste passionné depuis l’enfance par tout ce qui concerne de près ou de loin Dracula. Il m’a alors présenté un projet qui m’a enthousiasmé : reprendre tout simplement le contrôle du roman et des personnages créés par mon arrièregrand-oncle en inventant une suite dont la signature porterait le nom des Stoker. À ma grande surprise, aucun membre de ma famille n’y avait songé. Je décidai donc de m’embarquer avec Ian dans la grande aventure de la coécriture !

En participant à la rédaction de Dracula l’Immortel, je pris toutefois conscience de mon devoir et de mes responsabilités envers ma famille, et j’espérais que Ian et moi pourrions faire renaître les thèmes et les personnages de l’ouvrage d’origine aussi fidèlement que Bram les avait conçus plus d’un siècle auparavant. Tant de livres et de films s’étaient éloignés de la conception initiale de mon aïeul que nous  souhaitions redonner à notre manière leurs lettres de noblesse à l’auteur et à son héros.

Je suis très fier d’avoir obtenu le soutien de toute ma famille dans cette entreprise visant à nous réapproprier Dracula. Je pense également que Bram serait honoré d’apprendre qu’un de ses descendants a pris l’initiative de rendre enfin justice au patrimoine littéraire qu’il nous a légué.

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