Lettre de Mina Harker à son fils Quincey Harker
(À n’ouvrir qu’en cas de mort soudaine et suspecte de Wilhelmina Harker)
Le 9 mars 1912,
Mon cher Quincey,
Mon fils bien-aimé, toute ta vie durant tu as soupçonné la présence de secrets entre nous. Je crains que l’heure ne soit venue de te dévoiler la vérité. La nier plus longtemps ne ferait que mettre en danger ta vie et ton âme immortelle. Ton cher père et moi avons choisi de te dissimuler notre passé, afin de te protéger des affres du monde. Nous espérions t’offrir une enfance exempte des frayeurs qui nous ont hantés tout au long de notre existence d’adultes. Tandis que tu devenais au fil des jours le jeune homme brillant que tu es aujourd’hui, nous avons préféré ne pas te confier nos secrets, de crainte que tu ne nous juges déments. Pardonnenous.
Si tu lis à présent cette lettre, cela signifie que le mal que nous avons éperdument, et peut-être à tort, cherché à t’épargner s’en est revenu. Et à l’instar des parents qui t’ont précédé, tu cours désormais un grave danger. En l’an 1888, lorsque ton père et moi étions encore jeunes, nous avons appris que le mal rôdait dans les recoins les plus ténébreux de notre monde, attendant son heure pour s’abattre sur tout être incrédule ou non aguerri à semblable fléau.
En sa qualité de jeune notaire, ton père fut envoyé dans les terres reculées de Transylvanie. Sa tâche consistait à aider le prince Dracula à conclure l’acquisition d’une propriété à Whitby, un ancien monastère connu sous le nom d’abbaye de Carfax.
Lors de son séjour, ton père découvrit que son hôte et client, le prince Dracula, était en vérité une créature censée exister uniquement dans les contes et légendes populaires, l’une de celles qui se nourrit du sang des vivants afin d’accéder à l’immortalité. Dracula était ce que les gens du cru nommaient Nosferatu, le mort vivant. Mais l’appellation de vampire t’est sans doute plus familière. Craignant que ton père ne fît éclater la vérité au grand jour, le prince Dracula l’emprisonna dans son château. Puis il embarqua à bord du Demeter, une goélette à destination de l’Angleterre. Il passa les nombreux jours de la traversée dissimulé dans l’une des dizaines de caisses entreposées dans la coque. Il se cacha de cette étrange manière car, même s’il possède la force de dix hommes et la faculté de prendre diverses apparences, un vampire ne saurait s’exposer à la lumière du jour sans être réduit en cendres.
À cette époque, je séjournais à Whitby, en la demeure de ma plus chère et plus proche amie, Lucy Westenra. Une nuit, une tempête éclata au large et les traîtresses falaises de Whitby se couvrirent alors d’une brume épaisse. Ne trouvant pas le sommeil, Lucy aperçut de sa fenêtre le bateau secoué par la bourrasque, lequel filait tout droit vers les rochers. Elle courut dans la nuit en vue de donner l’alarme avant que la goélette ne fît naufrage, mais elle arriva trop tard. Je m’éveillai en proie à la panique, constatai que mon amie ne dormait pas à mes côtés, puis partis à toutes jambes dans la tourmente en quête de Lucy. Je la découvris au bord de la falaise, inconsciente et présentant deux petites perforations dans le cou.
Lucy avait contracté une maladie grave. Son fiancé, Arthur Holmwood, fils de lord Godalming, et son bon ami, un Texan en visite qui portait le même prénom que toi, Quincey P. Morris, étaient accourus à son chevet. Arthur avait convoqué tous les médecins de Whitby et des environs, mais aucun n’avait pu expliquer l’affection dont souffrait Lucy. Ce fut notre ami, le Dr Jack Seward, directeur de l’asile local, qui fit venir de Hollande son mentor, le Pr Abraham Van Helsing.
Homme de sciences érudit, le Pr Van Helsing lui fit une série de transfusions, sans succès. Sur ces entrefaites, je reçus enfin des nouvelles de ton père. Il s’était échappé du château de Dracula et avait trouvé refuge dans un monastère où lui aussi souffrait d’une préoccupante affection. Je me trouvai donc contrainte de quitter le chevet de Lucy pour m’en aller le rejoindre et le soigner. Ce fut là-bas, à Budapest, que nous nous mariâmes.
Ton père me relata les horreurs dont il avait été témoin, et son récit nous permit de déduire l’identité du vampire qui avait assailli Lucy et menaçait à présent nos vies à tous : le prince Dracula.
À notre retour de Budapest, on nous apprit que Lucy avait succombé à son mal. Mais le pire allait suivre. Quelques jours après sa mort, elle ressuscita de sa tombe. Elle était désormais un vampire et se nourrissait du sang de jeunes enfants. Le Pr Van Helsing, Quincey Morris, le Dr Seward et Arthur Holmwood se retrouvèrent confrontés à une terrible décision. Ils n’eurent d’autre choix que de planter un pieu de bois dans le coeur de Lucy, afin de libérer son âme damnée.
Peu après, le prince Dracula s’en revint en pleine nuit m’attaquer. Après cet assaut, nous fîmes tous le serment solennel de pourchasser et de détruire ce vampire, afin de délivrer le monde de son esprit maléfique. Nous devînmes donc le groupe d’intrépides qui poursuivit Dracula jusque dans son château de Transylvanie. Là-bas, Quincey Morris mourut au combat mais, en vertu du courage qui le caractérisait, il était néanmoins parvenu à transpercer d’une lame de couteau le coeur de Dracula. Le prince maudit s’embrasa sous nous yeux, avant de finir en poussière à la lumière du couchant.
Nous étions donc libres, du moins le pensais-je. Mais environ un an après ta naissance, je commençai à faire d’horribles cauchemars. Dracula hantait mes songes. Ton père me rappela alors l’avertissement du prince des ténèbres et la fougue avec laquelle il l’avait proclamé : « Je prendrai ma revanche. Elle se poursuivra à travers les siècles. Le temps est mon allié. »
Depuis ce jour, ton père et moi n’avons pu trouver la paix. Des années durant, nous n’avons cessé de regarder par-dessus notre épaule. Et je crains à présent que nous n’ayons plus la force de te protéger de ce mal. Sache, mon fils, que si tu dois devenir la proie de cet être maléfique, il te faudra saisir à bras-le-corps la vérité que j’ai divulguée au fil de ces pages. Regarde au plus profond de ton être juvénile et, comme ton père et moi en notre temps, tâche d’y trouver le héros qui sommeille en toi. Dracula est un ennemi habile et fourbe. Tu ne peux fuir et il n’existe nul endroit au monde où te cacher. Tu dois résister et combattre.
Bonne chance, mon fils bien-aimé, et n’aie crainte. Si Van Helsing dit vrai, alors les vampires sont de véritables démons et Dieu sera à tes côtés tandis que tu livreras bataille.
Avec mon amour éternel,
Ta mère, Mina




